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J’ai longtemps recherché l’origine de l’émotion profonde qui m’agite au souvenir de ce pays si lointain et si longtemps ignoré de l’Occident, la Lithuanie.
(…)
Ce pays, c’est la Lithuanie dont le nom remplit ma tête et mon cœur. Je veux vous la faire connaître. Venez ! je vous conduirai en esprit vers une contrée étrange, vaporeuse, voilée, murmurante. Nous voici aux confins des terres polonaises, déjà nordiques, certes, mais amoureuses encore des couleurs. Un coup d’aile, et nous survolerons un pays où toutes choses ont la couleur éteinte du souvenir. Une senteur de nymphéas, une vapeur de forêt moisissante nous enveloppe… C’est Liêtuva, la Lithuanie, la terre de Gedymin et de Jagellon. Le ciel tiède et pâle de la pensive contrée qui s’ouvre devant nous à toute fraîcheur du regard des races primitives. Il ignore la somptueuse tristesse de mûrir. Après la léthargie des sept mois d’hiver, il s’éveille en sursaut à la beauté soudaine du printemps et, dès la mi-septembre, ce renouveau fécond qui n’a point engendré d’été, rappelle par la voix des corbeaux, le long hiver de sept mois. Alors, le parfum de miel de l’été lithuanien fait de nouveau place à cette odeur d’automne qui est comme l’âme de la Lithuanie. Senteur douce-amère, comme d’un vieil arbre renversé et enseveli sous la mousse, comme d’une ruine après l’averse de fin d’été. Une lumière blafarde enveloppe la plaine, une brume de soufre se couche sur les forêts, la pâleur de l’idée fixe noie la face silencieuse du soleil. Le traîneau, bien qu’il n’y ait pas de neige encore, remplace la charrette sur les chemins noyés. L’odeur du lin pourrissant dans la rivière s’étend sur les campagnes. Enfin, la neige de novembre fait son apparition, et les chiens de garde reprennent leurs interminables colloques du soir avec les loups de la vieille forêt perdue dans le brouillard. (…)